§Disertare
El tiempo del maguey Désertion par l’absence et la présence
de Frédérique Gélinas

Querida Ceci,

Je t’écris cette lettre alors que tu es déjà arrivée depuis quelques mois à Ciudad de México. Je voulais te partager quelques photos des derniers jours que tu as passé dans ton pueblo, parce que je crois en la capacité des images de nous accompagner au cours de la vie. Pas comme de simples archives de ce qui a été, mais comme une présence perpétuelle qui nous rappelle ce que nous sommes. Les photos sont un peu sombres. Cette opacité renferme les mystères de tes vallées, mais respecte aussi tes pensées, qui se sont fait toujours plus troubles depuis que nous nous sommes rencontrées lorsque tu avais 13 ans. Je crois qu’elles peuvent t’aider à transiter vers ton nouvel entour, sans que tu n’oublies ce que tu as laissé derrière, ta famille, ta communauté et les paysages des vallées. Sache que là-bas, la vie continue. La rivière fluctue entre ses débordements et ses sécheresses, les chapulines sautent d’agave en agave, et les cloches sonnent chaque dimanche. 

Le mythe du mezcal

Dans les bars de Ciudad de México comme dans ceux de Rome ou de New York, un caballito (petit verre de mezcal) coûte environ 10 euros. L’architecture, l’esthétique et l’ambiance de ces lieux s’inspirent d’une mysticité mésoaméricaine, mais le résultat est souvent homogénéisé, blanchi, globalisé. C’est à travers ces codes esthétiques contradictoires que le mezcal, un distillat d’agave autrefois stigmatisé comme alcool pauvre réservé au monde campesino, a fait une entrée spectaculaire comme spiritueux de prestige sur le marché mondial. Ce mezcal hautement prisé, que Domingo García Garza définit comme «de quatrième génération» dans son livre La Revolución Mezcalera, serait le fruit de stratégies narratives de marché cherchant à le valoriser comme une boisson «authentique». Répondant au modèle néolibéral, «l’usage social de l’authenticité rend compte de la volonté de légitimer culturellement le mezcal pour lui imposer une valeur commerciale et ainsi pouvoir l’exploiter économiquement» [1] (García Garza, 2023, p. 27). 

La force narrative qui soutient la commercialisation du mezcal peut être appréhendée à l’aune de la machine mythologique de Furio Jesi, d’autant plus que Garcia Garza souligne la manière dont les mythes et légendes préhispaniques ont été appropriés dans ce processus de revalorisation (Boffi, 2015; Jesi, 2023). Bien que ce phénomène permette de revendiquer le mezcal comme alcool dignement mexicain, il contribue à occulter les logiques de marché à la base d’un discours hégémonique en pleine expansion (Garcia Garza, 2023). Ce mythe, fondé sur l’authenticité et la tradition, élève spirituellement le mezcal au-dessus d’autres spiritueux. Cette même force narrative façonne alors des espaces qui stimulent son imaginaire par des dispositifs esthétiques et sensoriels, articulant de nombreuses expériences basées sur l’affect (Toledo-López, 2024). Les palenques (fabriques artisanales) se voient décorés de symboles préhispaniques pour attirer les touristes, tandis que les étiquettes des bouteilles adaptent ces mêmes symboles aux exigences esthétiques du minimalisme européen (Garcia Garza, 2023). Les bars, parfumés au copal et au palo santo, associent ces éléments olfactifs cérémonieux à la saveur fumée du mezcal et à son bagage culturel. Enfin, la figure même du producteur de mezcal est hissée au rang de maestro mezcalero, substituant un idéal de reconnaissance individuelle et artistique à l’équilibre relationnel du pueblo.

 

*** 

Quand j’ai pris cette photo de toi, nous nous connaissions à peine. Yair et toi m’avez amenée à la rivière et m’avez appris à me laisser aller par le courant, dans cette eau froide du Quiechapa, nos cheveux pleins de mousse de shampooing. Je devais respirer lentement pour ne pas que le froid me raidisse, alors que vous, vous reteniez votre souffle très longtemps, jouant sous l’eau, complètement immergés dans votre monde. Un monde dans lequel le corps et le territoire sont une même chose, où la terre se transporte avec soi entre les ongles des doigts, où les pétales des fleurs décorent les cheveux, où les fruits se mangent au pied des mêmes arbres où ils ont poussé. Durant cette première visite, peut-être même cette même soirée, tu m’as dit qu’un jour, tu partirais d’ici. 

En longeant la rivière par le chemin tortueux duquel s’effondre parfois de gros morceaux de terre séchée, on arrive au pueblo. Une des premières choses qui se démarquent de la monotonie des órganos (cactus) est votre maison, juchée sur un rocher depuis lequel on peut voir qui arrive et qui s’en va. On peut y voir également le soleil se lever et se coucher. Et les nuages chargés de pluie qui stagnent dans les cimes. Quand il pleut, tout devient vert. Ce qui paraissait un désert hostile et épineux prend des airs d’oasis. Puis la sécheresse revient et les seuls nuages redeviennent ceux de poussière qui se forment sous les roues et sous les pas. C’est un cycle éternel, et tu l’apprécies, mais il t’ennuie aussi. Même si l’hiver il se crée un tapis de fleurs jaunes dans les hauteurs du cerro et que c’est d’une beauté rare, et même si ton père t’enseigne à reconnaître les traits des plantes qui peuvent te soigner, je comprends que tu te sentes enfermée par les caresses épineuses des mezquitals. 

De pueblo et de comunalidad

Pueblo, au Mexique, est un terme pluriel entrelaçant différentes réalités sociales et spatiales dont les significations s’entrecroisent sans toutefois se confondre. Bien que l’expression pueblos originarios désigne les populations s’identifiant comme indigènes ou à ascendance indigène [2], le mot pueblo embrasse également l’ethos du village rural, défini par une démographie restreinte et un mode de vie campesino. Puisque la question identitaire indigène est extrêmement dense, façonnée par les replis historiques de la discrimination, des violences coloniales et nationales et des luttes pour la reconnaissance, c’est autour du concept de communauté que se rencontrent ces différentes acceptions. S’appuyant sur la pensée mixte, Floriberto Díaz (2007, p.36) identifie la comunalidad comme ce qui «définit l’immanence de la communauté» [3]. Il présente ainsi les éléments fondant cette ontologie comme étant la relation à la terre, le tequio (travail collectif), l’assemblée comme modèle politique et la fête, dans sa déclinaison de rites et cérémonies (Díaz, 2007). Ces pratiques transcendent l’appartenance indigène pour s’incarner au sein de pueblos au métissage plus ou moins prononcé, composant un spectre d’intensités variées concernant autant les zones rurales que certains quartiers urbains. 

Si Jaime Martínez Luna (2010, p.17) revendique l’essence des pueblos originarios «Nous sommes Comunalidad, l’opposé de l’individualisme, nous sommes territoire communal, pas propriété privée; nous sommes partage, pas compétition; nous sommes polythéisme, pas monothéisme. Nous sommes échange, pas commerce […]» [4] , la position du pueblo rural oscille entre ces pôles, habitée par un univers contrasté entre autres par l’ancrage de la religion catholique et les retombées de la migration. Dans le contexte du mezcal et dans celui de cet essai, pueblo se réfère ainsi aux petites agglomérations rurales où l’organisation sociale et politique demeure ancrée dans la pérennité des pratiques communautaires et campesinas. 

 

*** 

Ce jour-là, l’ouragan avait inondé le patio, et nous nous sommes enfermés dans la maison pour regarder Chucky, que Yair adore même si ça lui fait très peur, comme quand on imite La Llorona. Tout au long du film, situé dans un décor éloigné du vôtre, Yair et toi ne vous êtes pas décollés l’un de l’autre. Tu te rappelles quand je suis arrivée la première fois ? Yair m’a regardée de ses yeux qui forment de fines lignes sur son visage et s’est élancé vers moi. Il était encore petit. Je sais que depuis il s’est fait plus robuste et je comprends que vos batailles d’enfant se fassent plus lourdes, malgré qu’il t’aime infiniment. Il a besoin de toi, besoin que tu ries à ses blagues, que tu l’accompagnes à l’école, que tu le consoles quand il pleure. Je me rappelle quand il t’a demandé «Ceci, tu vas partir?», et que sa voix s’est brisée, et que ses yeux lumineux, dont la forme semble toujours triste, cette fois-ci l’étaient vraiment. Je l’imagine maintenant sur cette même photo, sans toi, seul dans l’obscurité, le bruit de la tempête battant sur le toit de tôle comme un tambour. 

Même si depuis que je te connais, t’en aller est une pensée qui vrille dans ta tête, tu ne l’as partagée avec presque personne. Moi je savais. Ton père le sentait, parce qu’il est très brillant. Ta mère faisait l’ignorante parce que ça lui faisait trop mal, et qu’elle ne savait pas quoi faire de l’inconfort des émotions. C’est que s’en aller, ce n’est pas si simple. Ça prend des sous, un transport, une destination et une destinée. Et par ici, ces choses sont celles des hommes. Ceux qui partent vers le nord et envoient de l’argent en échange de leur absence, leur histoire est bien connue. Pour une femme, jeune comme toi, c’est plus inusuel, ça éveille les suspects, ça dévoile des rumeurs. Celles desquelles tu te protèges depuis que tu as l’âge de percevoir la saveur de leur venin. Certains hommes ont déserté en héros. Alors que l’allée et venue de ces chevaliers galope le sol, toi, tu rêves de partir en silence.

Juste avant que tu partes, ton village a célébré la fête de la Virgen de la Candelaria, sa patronne. Tu as profité de cette occasion pour repartir avec ta grand-mère maternelle, venue de Ciudad de México pour les festivités. C’était important pour toi de rester pour la fête, parce que tu aimes la ferveur qui anime les tiens, et parce que tu avais été désignée pour être la marraine du Niño Dios. Le dernier jour des mañanitas, un torito [5] a été brûlé et la place s’est remplie de rires et de cris, et le ciel de fumées colorées. Au cœur de cette masse nocturne, tu semblais à la fois imprégnée et inquiète. La semaine suivante, l’église allait se remplir à nouveau pour la première communion de ton frère. Toi, tu allais déjà être loin. Yair vêtu de blanc, les lampions des communiants et le mole communautaire [6] ne t’arriveront qu’à travers des photos prises au vol des événements. On te les enverra pour te faire sentir présente, alors que dans le portrait de famille devant l’autel, on ne notera que ton absence. 

Disparitions prophétiques

Dans le cadre hégémonique du mezcal, sa consommation autant que sa production se voient mythifiées par un discours positiviste où les communautés productrices sont réduites au rang d’objet d’un projet, celui du pueblo mezcalero. Cette taxonomie simplificatrice contraint la complexité de l’existence campesina à une unique vocation productrice, délocalisant le mezcal pour construire une économie spectaculaire visant à «plaire au touriste naïf» [7] plutôt qu’en le présentant comme une pratique intimement intégrée à la riche réalité spatiale, sociale et culturelle du pueblo (Castellanos Martínez, 2020, p. 217). Au profit de la marchandisation, les communautés deviennent la cible d’un regard intéressé et privilégié, justifié par une rhétorique de tourisme ethnique qui folklorise les populations indigènes et rurales (Castellanos Martínez, 2020). Cette reproduction de dynamiques coloniales extractivistes sur les territoires de l’agave se dissimule derrière des perspectives progressistes paternalistes qui cristallisent une idée du développement que Gustavo Esteva (2010, p.21) définit comme un mythe «conservateur, si non réactionnaire» [8]. Ce mythe a historiquement justifié, dans l’ensemble de l’Amérique latine, des interventions massives et parfois violentes sur les territoires indigènes et ruraux, engendrant dépossession, désertion, disparition. 

Dans l’État d’Oaxaca, la disparition agit comme une force fantasmagorique déracinant autant la terre que ses habitants migrants. La répartition des terres après les réformes de la Révolution et les mouvements vers des centres plus urbanisés ont conduit à la désertion de ranchos et de petits villages, souvent situés dans les cerros (montagnes) éloignés (Reina, 2004). Aujourd’hui, des conflits pour la terre affectent encore de nombreuses communautés, forcées au déplacement en raison d’intérêts économiques imposés sur leur territoire (García Arenas, 2007). Ces phénomènes politiques dépassent la simple désertion physique et s’exercent également par des pratiques qui menacent la continuité ontologique du pueblo, compromettant la reproduction de ses relations, de ses imaginaires et de ses savoirs. Dans les régions productrices de mezcal, la pression industrielle engendre une distorsion de la relation complexe entre les sujets humains et plus-qu’humains participant au cycle productif du spiritueux. À Santiago Matatlán, les palenques se transforment en façades touristiques, camouflant la scientifisation technique et chimique de la production ainsi que l’homogénéisation contrôlée du produit pour répondre aux exigences de marchés régularisés. Dans les territoires de Nejapa de Madero, l’expansion des monocultures d’agave justifie la déforestation extensive de la sierra, affectant les communautés et l’écologie locale. 

Dans Cien años de soledad de Gabriel García Márquez, la disparition prophétique du pueblo fictif de Macondo sonne comme une alarme face au dénouement tragique des logiques extractivistes internationales. À travers l’invasion physique et psychologique d’une compagnie bananière étrangère sur le territoire du village, García Márquez relate le massacre perpétré par l’armée colombienne contre les travailleurs en grève de la plantation de la United Fruit Company (aujourd’hui Chiquita) dans la région de la Magdalena, sur la côte colombienne (García Márquez, 1967; Vargas Llosa, 1971). Au-delà de cette violence sanglante, le cas des plantations d’agave pour le mezcal présente des similitudes structurelles considérables avec d’autres contextes agro-extractivistes se déployant en Amérique latine, tels que la monoculture de la palme en Colombie et au Guatemala, et celle du soya au Paraguay et dans la pampa argentine (Espinosa Rincón, Acero Camacho, 2023; Cappetto, 2025). Cette forme de dépendance commerciale, établie entre une demande mondiale et un territoire productif subordonné tend à effacer les réalités situées à la marge de cette sphère de pouvoir. La disparition de Macondo n’est pas seulement le fruit d’une mécanique économique ou d’une transformation historique passive du territoire en machine productrice. Macondo se dissout par l’érosion graduelle de ce qui en faisait un monde, alors que sa communauté, ses mémoires partagées, ses traditions et ses relations avec la terre et la vie qu’elles soutiennent se confondent dans la force séductrice de la modernité néolibérale et de l’individualisme capitaliste. La finale prophétique du roman, dans un retour à l’alchimie métaphysique caractéristique des débuts de Macondo, appelle à une réflexion sur les formes de résistance s’opposant à cette logique de l’effacement. 

*** 

Alors que ton idée de partir se fait plus concrète, ton père cache mal l’émotion qui remplit sa poitrine de chants et ses mains de poésie créatrice. Lorsque l’école te demande un document d’identité pour ta dernière année de scolarité, il en profite pour créer un soleil de ton visage. Comme ça, tu te multiplies. Comme ça, il te garde près de lui, créant de plus en plus de formes avec ta photo, entre ses mains et la terre de votre jardin. Quand finalement tu prépares tes dernières valises, ton père disparaît dans les champs. Les départs, Ceci, laissent un vide dolant dans les cœurs. Le désir personnel se choque contre une force collective. Il n’y a pas de départs qui ne laissent pas derrière eux le déséquilibre de l’absence. C’est pour ça qu’à ta place, ton père crée un soleil fantasmagorique et un jour, tu reviendras l’illuminer.

Avec ta grand-mère et ta grande-tante, vous avez pris un moto-taxi au pied de votre rocher jusqu’au village voisin, où ensuite vous êtes montées sur un bus jusqu’à Oaxaca, et puis sur un autre, pour débarquer 24 heures plus tard dans les rues huileuses du DF. Ces femmes qui t’accompagnent ont déjà fait un voyage semblable au tien, se séparant durant plusieurs années en chemin, lorsque chacune a prématurément perdu son mari. Avec des enfants pendus au bout des bras, elles n’ont pas eu l’occasion de choisir des chemins croisés. Ta grand-mère et sa sœur furent séparées longtemps, mais leurs gestes chorégraphiques et la douceur bienveillante qu’elles ont en commun ont transcendé les années et les expériences individuelles, propulsés par le souvenir d’un ensemble. J’ai pensé que Yair et toi pouvez traverser l’espace et le temps. Que cette façon que vous avez de vous enlacer, de vous approcher et vous éloigner, comme deux corps en syntonie d’une même maladresse joueuse, vieillira avec vous, et sera protagoniste de vos retrouvailles. 

Quand je vois cette photo, j’entends ton père chanter. Il se faufile agilement entre les branches des magueyes, et toi aussi. C’est dans ces champs que tu es née, que tu as joué, que tu as grandi. Cette mémoire sensorielle, personne ne va te l’enlever. Il y a une force dans les racines qui dépasse la question temporelle, ou même, l’élimine. Ton père raconte allégrement comme, très petite, tu l’aidais avec curiosité au palenque et l’accompagnais vaillamment dans les champs. Je me rappelle quand nous sommes allés dormir au cerro et que Yair et toi vous êtes chamaillés au milieu des agaves. Aucune épine ne vous a effleurés, même si vous vous tortillez entre les rangs de magueys et des autres plantes piquantes qui peuplent les champs sains. Pendant ce temps, votre père défilait avec le machete, coupant les pointes dangereuses sur son chemin, toujours en chantant. 

Contre-désertion

Dans les pueblos où le mezcal est une pratique transmise de génération en génération, celui-ci coule librement dans les verres lors des fêtes et des rassemblements communautaires. Sa valeur s’élève au-dessus du simple prix monétaire, absorbant le travail collectif qui a caractérisé chaque étape de sa production, du champ jusqu’à l’embouteillage, ayant souvent lieu au sein de l’espace domestique. Loin d’être pris pour acquis, chaque lot est accueilli avec gratitude et curiosité envers les espèces d’agaves utilisées, les conditions météorologiques ayant influencé le temps de fermentation et de distillation et les mains ayant oeuvré à sa création. Le mezcal, au sein du pueblo, déserte les circuits capitalistes et leur narrative hégémonique superficielle par la permanence d’une production vitale et d’une consommation partagée. 

À Candelaría Yegolé, la production de mezcal est une activité qui abreuve la vie collective. Enclavé dans la vallée étroite de la rivière Quiechapa, ce pueblo est né en partie de la migration provenant de la désintégration d’autres petits hameaux et ranchos environnants, pour des raisons variant de conflits agraires familiaux, au désir de se rapprocher d’infrastructures et de services accessibles. La désertion des villages isolés du cerro consolide historiquement l’établissement de Yegolé comme agence associée à la municipalité de Santa Maria Zoquitlán. Pourtant, au cours des dernières décennies, ce point de rassemblement est devenu à son tour un point de départ, principalement vers les États-Unis.

Dans le village, une plaque fixée à l’enceinte de l’église remercie les citoyens émigrés «al norte» pour le financement de sa rénovation. Chilo, maestro mezcalero et ami, m’a confié n’avoir jamais envisagé de partir dans ce pays où on le ferait travailler avec acharnement sans jamais documenter son existence ni reconnaître son sacrifice. Pourtant, plusieurs de ses camarades entreprennent un voyage de plusieurs jours pour rejoindre le Michigan, là où, l’hiver, ils coupent des sapins de Noël pour la population locale. Ceux qui partent sont les mêmes qui aident régulièrement Chilo au palenque. Si la compétition existe entre les différentes fabriques alignées le long de la rivière, l’esprit communautaire impose la collaboration. C’est dans cette optique que Chilo s’associe à ses concitoyens pour produire le mezcal qu’il vend à un prix raisonnable à son cousin, mais qu’il voudrait réussir à vendre à travers une marque collective, sans intermédiaire, en apposant une étiquette sur une bouteille de vitre stérilisée [9]. À quelques mois de son retour des paysages enneigés, Juan [10] me montre, dans son téléphone, sous le soleil aveuglant de Oaxaca, des photos de son hiver au sud de la frontière canadienne. Il pose, vêtu d’un manteau coloré, sur le portique d’une maison de bois traditionnelle, aussi blanche que la neige des champs qui l’entourent. En vantant les burgers et la nourriture asiatique, il m’avoue qu’il préférerait tout de même rester auprès de sa famille. Il espère que cette nouvelle marque de mezcal lui permettra, d’ici quelques années, de ne plus risquer d’être arrêté à la frontière d’un pays qui, pourtant, requiert avidement ses bras. 


En désertant les rythmes accélérés et les logiques extractives des circuits capitalistes, par le respect de la temporalité intrinsèque de l’agave et des cycles de production, certains producteurs résistent aux exigences du marché et imposent leur propre imaginaire du mezcal. L’économie émergente née de la hausse de la demande, couplée à la concentration des savoirs au sein du monde rural, permet à ceux qui ont dû émigrer d’envisager un retour au pueblo, rendant possible un potentiel phénomène de contre-exode. Bien que ce mouvement à l’inverse soit fragilisé par les fluctuations instables du marché de l’agave et la menace de retombée d’une mode gastronomique potentiellement passagère, l’espoir que la pratique campesina puisse assurer un mode de vie à la hauteur des standards économiques atteints par la migration est profondément enivrant.

Si Macondo a fini par s’effacer sous le poids de la modernité et de son extractivisme, le cas du mezcal, par son ontologie campesina ayant transcendé des décennies de marginalité, suggère un autre dénouement, où la désertion ne vide plus le pueblo, mais se retourne contre le système qui tente de se l’approprier. Les producteurs naviguent désormais sur une frontière délicate, un pied dans le marché mondial, et l’autre dans l’immanence de leur communauté. Cette position intermédiaire s’éclaire à la lumière de l’ethos baroque, théorisé par Bolivar Echeverría (1998), qui conçoit une manière proprement latino-américaine de résister au capitalisme en orchestrant une mise-en-scène où la valeur et la reproduction sensible de la vie l’emportent sur la seule logique du profit. Soutenu par des pratiques ancrées dans la vie communautaire et par la richesse de l’imagination rurale alimentant, entre autres, la production du mezcal, le pueblo se dresse contre la fatalité de l’oubli et de la solitude.

*** 

Trois ans sont passés depuis la première photo de la rivière et cette dernière, le soir de ton départ. Curieusement, sur ton chandail se trouve le drapeau d’un pays où beaucoup de gens sont partis. De ce même pays souhaitent revenir ceux qui, grâce au mezcal, auraient la possibilité de ne plus s’en aller. Toi, tu voyages en sens contraire. Tu voyages sans suivre un autre flux que celui de tes désirs, en navigant les eaux complexes des au revoir aux gens, aux lieux, aux odeurs et à la texture matérielle et spirituelle du connu. Juste après ce portrait, nous sommes allées annoncer ton départ à ta grand-mère maternelle, celle qui a vu sept de ses neuf enfants quitter vers le nord. En sortant, tu m’as dit que lorsqu’elle t’a prise dans ses bras, elle pleurait. Tu me l’as dit souriante, surprise d’importer, soulagée d’être aimée, alors que je n’avais aucun doute que tes mouvements prudents et sentis allaient se déployer chez les tiens comme un vent d’amour. 

Alors que tu t’en vas, Ceci, des fleurs poussent dans ton désert. 

Te pienso mucho.
Frédérique, Federica (o la güera)

Note 

[1] «el uso social de la “autenticidad” da cuenta de la voluntad de legitimar culturalmente el mezcal para otorgarle un valor comercial y poder así explotarlo económicamente», Tda.
[2] Indigène est préféré dans ce texte plutôt qu’autochtone, comme traduction du mot “indígena”, le terme politique majoritairement utilisé au Mexique.
[3] «define la inmanencia de la comunidad», Tda.
[4] «Somos Comunalidad, lo opuesto a la individualidad, somos territorio comunal, no propiedad privada ; somos compartencia, no competencia ; somos politeísmo, no monoteísmo. Somos intercambio, no negocio […]», Tda.
[5] Petit taureau de bois et de pétards.
[6] Lors des fêtes, la communauté entière se réunit pour cuisiner ensemble et préparer l’événement.
[7] «agradar el ingenuo turista», Tda.
[8] «conservative, if not reactionary», Tda.
[9] L’étiquetage, devant être approuvé par le COMERCAM (Conseil Régulateur du Mezcal), et l’embouteillage, à travers le coût du verre, représentent des freins à la commercialisation autonome des petits producteurs.
[10] Nom fictif.
[11] Tutte le immagini a corredo del presente articolo sono di proprietà dell’autrice.

Bibliografia

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Frédérique Gélinas, fotografa québécoise basata a Torino da sette anni, si è laureata in Architettura al Politecnico di Torino con una tesi sulle dinamiche socio-spaziali delle piantagioni di agave in Messico. Adotta un approccio fondato sulla sincerità per riflettere con cura sulle relazioni fragili derivanti dai processi di estrazione coloniale e capitalista. Si interessa all’etica della fotografia e al potenziale proprio dell’immaginario visuale di rivelare mondi plurali tra il reale e il magico.